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Noël dans les cavernes de l'AbîmeNoël dans les cavernes de l'AbîmeLes cavernes de l'Abîme ont leurs histoires. Il y a bien entendu celle du comte à la Houssette mais il existe ce conte de Noël ressorti il y a quelques années déjà par Pierre Uhligh. Je vous le livre. (Modifié le : 10/12/2009)
Couvin et sa région ont été de tous temps l'antre de brigands, de mécréants et de ribauds. Personne n'aurait osé s'aventurer dans les forêts avoisinantes la nuit sauf l'un ou l'autre aventurier et encore puisqu'on disait celles-ci habitées de sorcières et de mauvais esprits. Le soir au coin du feu, quand elles étaient évoquées pour ses mystères nocturnes, il se disait au coin du feu que même, Guillaume de la Marck, le fameux sanglier des Ardennes, n'osait s'y aventurer. Seuls des êtres malfaisants, venus d'un autre monde s'y plaisaient. La rumeur disait que si par mégarde un voyageur perdu entendait le chant de l'hibou chanteur, il devenait fou et malheur à celui qui rencontrait le loup maudit aux pattes de bouc et aux cornes implantées en lieu et place des oreilles. C'était disait-on le fils du diable Belzébuth. La ville de Couvin est située en bordure de ces forêts maudites. Un fier château est campé au dessus du point culminant la falaise bordant l'Eau Noire. Il sert d'avant poste à la principauté de Liège. Sa mission essentielle est de faire le guet, de rendre compte des allées et venues et le cas échéant arrêter des hordes françaises toujours promptes à porter la guerre en ville. Y habite pour l'heure, monseigneur Thibaut aux ordres de monseigneur le Prince-Évêque de Liège. L'ordre qu'il vient de recevoir le laisse quelque peu dans l'expectative. Il ne doit ni plus ni moins prendre mort ou vif le seigneur Guillaume de la Marck. "Depuis trop longtemps", dit la missive, "ce monstre pille, viole et torture les habitants de la région. Tout est bon pour que cela cesse." Thibaut n'a donc pas le choix, l'ordre est clair. Ilo doit armer ses gens et partir en chasse, débusquer le sanglier et l'égorger. Il obéit mais pas de gaieté de cœur, il doit laisser sa tendre épouse Alizon et son fils Johan seuls, avec pour seule compagnie, le chapelain. - Je pars, dit-il à Alizon, le cœur lourd. Mais n'ait crainte ma douce, je vais combattre pour la gloire de Dieu un esprit malfaisant. Il ne peut donc rien vous arriver. Je vous confie au chapelain, priez avec lui et à vous, je vous confie notre fils Johan. Faites que rien ne lui arrive de fâcheux. Sans plus attendre, à la tête de ses troupes et sous les hourras de la population, il quitte la ville et dans la foule s'entend des prières et des vœux du style : "Plaise à Dieu de nous ramener monseigneur Thibaut sain et sauf ! " Le temps passe vite et dame Alizon ne quitte pas Johan se félicitant d'avoir pour enfant un tel chérubin. "Beau comme le petit Jésus qui vient de naître", se plait-elle à dire à son entourage! Faut dire aussi que la réputation de dame Alizon pour sa beauté, sa gentillesse, sa délicatesse, sa douceur, sa chasteté, sa charité et sa miséricorde fait régulièrement le tour de la Principauté et que jamais personne n'a quelque chose de mal à dire à son encontre. Mais, en ce temps-là, la région est infestée de sorcières et les juges ont beau les brûler en place publique, il en reste toujours assez pour faire le mal, que ce soit à Pesche, Boussu ou Nismes. À tel point que Persine, réputée pour être la plus néfaste, inspire une telle crainte que jamais personne ne penserait à la dénoncer, peur de ses malédictions. Qui ne l'avait vu le soir à travers ses persiennes ou son violet mal fermé, assise par terre, marmonnant des prières mais pas à Dieu, plutôt à Lucifer ou à Satan ou un autre peut-être. Elle est d'ailleurs très souvent invitée chez Satan et se vante des exploits que celui-ci réalise sur terre. Elle le fait à qui veut l'entendre et la peur fait qu'on l'écoute. Or, un jour, Satan lui apparaît. - À quoi peuvent bien servir tes vantardises et tes menteries sur moi et mes amis? Fais quelque chose qui en vaille la peine plutôt que de tenir des propos sans rimes ni raisons. Ceux-ci font simplement peur mais ne nous rapportent rien. Ce que j'aime, ainsi que Lucifer, Belzébuth, Bélial, Méphisto et tous mes autres comparses, ce sont des âmes. Des âmes bien nées ! Arrête d'envoûter les gens et les animaux. Procure-moi une âme et tu seras, foi de Satan, sacrée reine des sorcières ! Et c'est vrai qu'à Couvin, Lucifer surtout, amateur d'âmes, en récolte peu, si peu qu'il se morfond et maudit les maudits moines de l'Ermitage, situé dans la forêt du Brûly de leurs maudites prières qui parviennent à arracher aux affres de l'Enfer l'âme des pires mécréants. Et pourtant les Couvinois sont rudes et peu prompts à faire le bien. Fort de leurs moines ils ne se corrigent guère puisque ceux-ci par leur apostolat obtiennent souvent miséricordes pour les impies que ce sont certains. Persine entendant ce que Satan lui propose se sent toute guillerette. Être la reine des sorcières, c'est toujours être belle, intelligente et désirable et à chaque sabbat, ce qui n'est pas à dédaigner, être assis à la droite de Satan et recevoir presque autant d'hommages et de cadeaux que lui. La demande de Satan est alléchante et son esprit vif a vite fait le tour du problème. - Reine des sorcières, dis-tu ? - Si fait ? - Et que veux-tu comme âme en retour ? Pas n'importe laquelle j'imagine ? - Tu as raison vil sorcière ! Je veux une âme blanche ! Une âme qui puisse me faire honneur et profit. Une âme qui rendra vert de jalousie Lucifer et qui rabattra le caquet de cette vermine d'ermites. - L'âme de dame Alizon, risqua Persine ? Satan se mit à ricaner à glacer le sang des plus courageux et avec lui tous les anges déchus et les démons de l'Enfer. - Tu n'as pas bien compris Persine. Une âme pure mais accessible. Alizon est imprenable. J'ai moi-même tout essayé. Elle est inébranlable. - Je te l'apporterai, Satan. Je te l'apporterai. Alors tous les diables et les anges arrêtent de rigoler et de se moquer. Ils sont pétrifier de la proposition et attendent fiévreusement la réaction de Satan lorsque Belzébuth paraît : - Impossible ! Elle ne quitte jamais son petit Johan. Chacun sait qu'il est né la nuit de Noel et qu'il est donc particulièrement protégé par une horde d'anges gardiens. - Sauf si je la sépare de son enfant, hasarde Persine. - Mais, oui ! dis Satan. Désespérée elle péchera contre son Dieu ! Essaie, Persine, essaie. - J'apporterai son âme, clame alors Persine à qui veut l'entendre. Comme si les éléments s'étaient rendu compte de ce qui se trame, un violent orage s'abat alors sur Couvin et même les soldats restés de faction et pourtant aguerris d'avoir combattu en Terre sainte paniquent et rentrent à l'intérieur de la tour de guet. Le chapelain essaie en vain de vaincre sa peur. Il entre dans la chambre de Johan et exhorte sa maman à venir prier ensemble dans la chapelle. La nuit se passe alors en veille et en prières. Dame Alizon avait pour suivante une jeune fille recueillie transie de froid, un jour d'hiver. Elles s'étaient liées d'amitié et très vite la donzelle, appelée Jeanne, devint la confidente de la châtelaine. Or, sous ses apparences doucereuses, il n'y avait que piété feinte et soi-disant vertu. Elle était plutôt démone, vicieuse, avide de plaisirs et emplie de jalousie. Son rêve, remplacer Alizon auprès de Thibaut. Le hasard fait qu'elle rencontre le lendemain, Persine. Celle-ci sait l'envie de Jeanne et connaît sa perfidie. Elle n'a pas trop de mal à la convaincre de l'aider dans son entreprise, lui promettant l'hyménée avec le seigneur. Dès cet instant, Jeanne hait Alizon et ne rêve plus qu'au mariage avec son seigneur. Les fêtes de Noël s'approchent à grand pas et Thibaut pourchasse encore et toujours le sanglier décidément insaisissable. Alors qu'il court avec ses hommes d'armes les grandes forêts d'Ardennes, les enfourniers de Couvin, comme partout ailleurs à l'époque de l'année, faisaient cuire les cougnoux au plus dorés et gonfler les gâteaux à la pâte de Savoie. Au château, le cuisinier faisait cuire saucisses, boudins et andouilles tandis qu'Alizon se morfond dans sa chambre près du lit de Johan se torturant l'esprit de savoir comment elle allait résoudre l'affreux dilemme d'assister là la messe de minuit et de ne pas abandonner Johan seul dans sa chambre. Une promesse étant une promesse. - Oh, Jeanne ! Que voilà un cruel choix. Ne pas assister à la messe de minuit me causera beaucoup de chagrin et abandonner Johan seul dans sa chambre m'empêchera de bien faire les grâces. - Dame, Alizon, cessez vos tourments, je m'occuperai de Johan pendant que vous remplirez vos devoirs religieux. Allez seulement, Dieu vous en sera reconnaissant. - Merci Jeanne, merci ! Je savais que je pourrais me fier à vous - Vous ne dites pas si bien, dame Alizon. Et si dame Alizon avait le cœur léger, la nuit de la Nativité ne s'annonçait pas si belle. Jamais réveillon n'avait connu telle tourmente tant il neigeait et tant les tourbillons bloquait des entrées. La Ravalagne qui menait à l'église du château n'était plus qu'un tapis de ouate qui ne cessait de s'épaissir dans la tourmente blanche. Les gens pouvaient se croiser sans se voir tant la chute de neige était drue. Mais dame Alizon n'en a cure, son seul désir, remercier son maître et son Dieu des bienfaits de la terre et du premier anniversaire de Johan. Avant de partir, elle appelle son chapelain et lui signifie de jeter de l'eau bénite à travers les fenêtres de sa chambre afin d'éloigner à tout jamais, le Malin et tous ses confrères. Pas loin de là, les sorcières étaient réunies pour un Sabbat spécial afin de maudire la naissance du Rédempteur. La forêt est devenue infréquentable si ce n'est de sorciers, sorcières, créatures diaboliques, fantômes, basilics, loups et autres êtres tout aussi maléfiques et issus de l'imagination la plus perverse. Les hiboux chantaient à tue tête. Au château, les cantiques se succédaient, glorifiant la naissance du Christ. Il était l'heure pour dame Alizon de quitter Johan et de prier Dieu. Elle hésite encore quand le chapelain la tranquillise : - Croyez-vous dame Alizon que l'Enfant Jésus que vous allez adorer voudrait qu'il arrive malheur à messire Johan ? - Que nenni, chapelain mais j'ai promis à Thibaut de ne jamais le quitter. - Allons donc, vous ne quitter pas Johan, vous l'abandonnez quelques minutes pour prier Dieu. Où est le mal ? Dame Alizon quitta le chapelain et confia Johan à Jeanne. Aussitôt la porte de la chambre fermée, Jeanne s'empara de l'enfant, ouvrit la fenêtre et lança le bébé par-dessus la falaise jouxtant l'Eau Noire qui coule au pied du château. Ce qu'elle voit alors l'effraie. L'enfant dans sa chute, laisse une traînée lumineuse éclairant son passage au-dessus des buissons? Persine, en bas, l'attrape au vol et sert l'enfant contre elle pour mieux se sauver. Ce qui se passe alors est étrange, l'enfant devient ardent comme un fer rouge. Il brûle sa chair, roussit ses vêtements. Persine veut jeter le fardeau mai s celui-ci reste collé contre elle. Elle hurle alors de douleur, pousse des cris déchirants, jure tous les démons de l'enfer et personne ne l'entend puisque tout le monde est à la messe de minuit. Folle de douleur elle grimpe le rocher de la falaise et arrive devant le trou de l'Abîme. Là, elle parvient à arracher l'enfant de ses bras et le précipite au fond du trou. Du noir de sa profondeur jaillit alors une lueur douce et brillante et l'air s'embaume d'un parfum merveilleux mêlé d'ambre, de caramel et d'encens. Seul, le nez de Persine ne peut les capter, au contraire, un mal atroce l'envahi. Persine n'en peut plus, elle se sauve chez elle et se calfeutre près de son âtre. Un peu plus tard, Alizon rentre au château et se rend immédiatement auprès du berceau de son tendre Johan. Les ailes du château s'emplissent soudain de cris aigus d'une mère horrifiée. Son enfant a disparu. Elle ne peut en croire ses yeux. Elle court de gauche à droite, ameute tout qui passe. Bientôt tous les habitants du château l'entourent et subitement, elle retourne près du berceau, droite comme un i, silencieuse comme une carpe, livide comme un linceul. Ses yeux devenus noir comme jais fixent immobiles le berceau vide. Une question brûle toutes les lèvres. Va-t-elle maudire Dieu ? Jeanne se lève. Elle évoque les démons et supplie Lucifer de l'aider en ce moment crucial. Dame Alizon se tourne lentement vers elle et sur un ton inquisiteur, le ragrd froid, elle dit simplement : - Jeanne ? Celle-ci se tord les mains, proteste, jure qu'elle ne sait rien, qu'elle n'a rien vu, qu'elle n'a rien entendu. - Je dormais, dit-elle. Je le jure. Dame Alizon se met alors à genoux et joint les mains. D'une voix douce elle s'adresse alors à Dieu. - Doux petit Jésus? Pourquoi me tourmenter de la sorte ? Si telle est ta volonté qu'elle soit faite et non la mienne mais…" Tout est alors consommé. Elle n'a pas failli, le sabbat est terminé. Celui qui devait être l'apothéose de Persine devient sa honte. En bas, dans les rues de Couvin, une clameur surgit. On entend crier au miracle. Dame Alizon se lève surprise et suivie de ses gens descend dans la ville, vers la falaise, là d'où viennent surtout les cris. Les habitants, rentrant de la messe de minuit avaient eu le regard attiré par la lueur de la grotte. Ils s'étaient approchés et tout au fond du trou, comme une crèche, sur un lit de paille dormait le petit Johan. Dame Alizon fait placer une échelle et descend prendre son petit. Persine et Jeanne qui suivaient de loin la scène s'approchèrent du trou pour regarder la lueur qui témoignait encore du miracle. Elles se penchent toutes les deux et là se passe un autre miracle. Elles glissent dans le trou, sans un cri, sans aucune résistance et la lueur se transforme en de grandes flammes bleues, vertes, jeunes et surtout nauséabondes. Plus jamais un humain ne les revit. |

